Simon Starling ou l'anti ready-made

Publié le 10 Décembre 2009

Plus que quelques jours, jusqu'à fin décembre 2009 pour découvrir l'œuvre étonnante de Simon StarlingTHEREHERETHENTHERE (Oeuvres 1997-2009) au MAC/ VAL - Musée d'art contemporain du Val-de-Marne

On commait bien   Marcel Duchamp, et les premiers ready-made, objets « tout faits » qu’il choisit pour leur neutralité esthétique : le meilleur exemple est  Porte-bouteilles,   réalisé à Paris en 1914. L'œuvre est composée uniquement d'un porte-bouteilles en fer galvanisé (environ 64 x 42 cm), choisi en 1914 au Bazar de l'Hôtel de Ville  de Paris, « sur la base d'une pure indifférence visuelle ». L'artiste n'intervenant que pour choisir et intituler l'objet.

C'est bien le début d'un art conceptuel très critiqué et assez peu compris.

Starling est aussi un artiste "conceptuel" mais  va beaucoup plus loin et plus fort. Alors que Duchamp pouvait "produire" son  Porte-bouteilles en une petite heure, Starling travaille de longues journées, avec souvent des moyens technologiques très élaborés, pour produire des objets presque quotidiens

Il  se passe d’inventer de nouvelles formes ou de nouveaux objets : il créé des relations, rassemble des fragments, fait jouer entre elles des valeurs existantes, impose des structures à des évènements qui sans lui ne seraient pas nécessairement mis en relation. Ce qui pourrait néanmoins passer pour du ready-made, par exemple la chaise de Eames, le VTT,  est en fait du “ remade ”, du refait, du refondu, un travail d’artisan que précisément Marcel Duchamp

Au Mac/Val deux objets,
séparés par une vitre, mais qui forment une seule œuvre  attirent l'attention du spectateur curieux : une chaise de Charles Eames (l’un des pionniers du design moderne) est répliquée à partir de l’aluminium d’un VTT Sausalito, et inversement : un VTT Sausalito est reconstruit avec l’aluminium d’une chaise de Charles Eames.

Starling inverse donc la notion de ready-made par un acte simple mais laborieux de transmutation. Deux objets d’aluminium sont chacun reconstruits à l’aide du métal provenant de l’autre objet. On obtient alors deux objets dégradés, imparfaits, aux soudures visibles comme autant de cicatrices,  empreints de leur ancienne essence industrielle,  comme des OGM à l'échelon du Design.

Work, Made-Ready, a été présenté pour la première fois en 1997 à la  Kunstalle Bern :
Starling se joue finalement aussi bien du ready-made de Duchamp que du mythe du savoir-faire de l’artiste qui, en l’occurrence, ne produit rien d’autre que des répliques imparfaites d’objets industriels.

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Simon Starling (né en 1967 à Epsom, Surrey) plasticien contemporain britannique.
Vit et travaille à Copenhague, Danemark.

 

À partir d'une formation de photographe, il évolue rapidement vers un art conceptuel très varié. Simon Starling est finaliste du Prix Hugo Boss en 2004 et lauréat du Prix Turner 2005.

 

Il étudie la photographie à la Nottingham Trent University puis à la Glasgow School of Art.

 

Plus qu’un créateur de formes, l’artiste britannique Simon Starling est un conteur : il revisite l’histoire, crée des ponts entre différentes valeurs et catégories, propose un regard nouveau sur ce que nous avons perdu l’habitude de remettre en question. Les installations et les processus qu’il met en place sont autant de manières de se réapproprier le passé, de s’introduire dans des systèmes a priori fermés, d’y replacer de la subjectivité afin de modifier notre rapport au monde et tenter de nous ressaisir de notre présent.

 

Simon Starling provoque des croisements inattendus entre des objets, des matériaux et des évènements, produisant des œuvres hybrides qui semblent issues d'un autre continuum espace-temps. Par exemple, en 1995, il utilisait l'aluminium d'une chaise du designer Jorge Pensi pour reproduire en neuf exemplaires une canette de bière trouvée sur le site du Bauhaus de Dessau, créant ainsi un condensé de l'histoire du design dans un objet trivial, faisant d'un détritus trouvé là par hasard l'indice d'un lignage historique que l'on hésite à trouver absurde ou légitime.

 

Tout en délaissant un travail de création formelle ex-nihilo, l'artiste agit paradoxalement comme un véritable révélateur de notre société. Ses œuvres impliquent des processus de métamorphose proches de l'alchimie, il s'approprie les formes et les objets sur lesquels il jette son dévolu et les intègre à de complexes réseaux de significations qui ne visent pas tant à révéler une histoire cachée qu'à tracer des chemins jamais vus, n'existant finalement que parce qu'il en a décidé ainsi.

 

A travers les installations, les performances et les processus complexes qu’il met en place, Starling créé des liens originaux qui mettent en relation des espaces, des temps, des histoires et des cultures différents. Les objets sont fondus, transformés, reconstruits, de la même manière que situations et contextes sociaux, économiques ou esthétiques se voient remodelés, déplacés ou reliés soudainement les uns aux autres. En traversant les frontières comme les époques, l’artiste impulse des mouvements et des principes de mutation qui parviennent à reconfigurer à la fois l’appréhension de l’histoire et celle de l’expérience quotidienne.


Rédigé par nezumi dumousseau

Publié dans #art contemporain

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Elisabeth Wetterwald 31/01/2010 09:11


Plus qu’un créateur de formes, l’artiste britannique Simon Starling est un conteur : il revisite l’histoire, crée des ponts entre différentes valeurs et catégories, propose un regard nouveau sur ce
que nous avons perdu l’habitude de remettre en question. Les installations et les processus qu’il met en place sont autant de manières de se réapproprier le passé, de s’introduire dans des systèmes
a priori fermés, d’y replacer de la subjectivité afin de modifier notre rapport au monde et tenter de nous ressaisir… de notre présent.

1995 - An Eichbaum Pils Beer Can found on the 6th April 1995 in the grounds of the Bauhaus, Dessau, and reproduced in an edition of nine using the metal from one cast aluminium chair designed by
Jorge Pensi : Simon Starling utilise l’aluminium d’une chaise conçue par le designer argentin Jorge Pensi afin de réaliser une série de neuf canettes de bière, sur le modèle d’une canette trouvée
sur le site du Bauhaus à Dessau.

1997 - Blue Boat Black : l’artiste fabrique une barque avec le bois provenant d’une vitrine d’exposition du Musée National d’Ecosse à Edimbourg. Durant son voyage de Glasgow à Marseille, il pêche
une dizaine de poissons qu’il fera ensuite griller avec la braise de la barque brûlée. Les reliques de l’action seront ensuite exposées. 1997 - Work, Made-Ready, Kunstalle Bern : une chaise de
Charles Eames (l’un des pionniers du design moderne) est répliquée à partir de l’aluminium d’un VTT Sausalito, et inversement : un VTT est reconstruit avec l’aluminium d’une chaise de Eames.

2000 - Rescued Rhododendrons : dans le cadre d’une commande publique, des artistes sont invités à proposer des projets de sculpture sur une lande de bruyère en Ecosse. Apprenant que les
rhododendrons qui poussaient sur cette lande allaient être détruits afin qu’ils ne nuisent pas à l’écosystème, Simon Starling entreprend de sauver les rhododendrons, considérés là-bas comme de la
mauvaise herbe, et de les rapporter sur leurs terres d’origine, dans le sud de l’Espagne. (Les rhododendrons avaient en effet été importés d’Espagne en Ecosse en 1763, par un botaniste suédois, à
l’époque où l’horticulture prenait naissance et était associée à l’idéologie de la colonisation – exhibition des plantes exotiques). Starling décide donc de renverser le processus en transportant
des rhododendrons, dans sa Volvo (voiture suédoise), du nord de l’Ecosse au sud de l’Espagne.

Cet été, dans la galerie du Frac Languedoc-Rousillon, Starling a reconstitué l’espace divisé d’une synagogue abandonnée de Cluj en Transylvanie qui sert aujourd’hui de studio de télévision d’un
côté, et d’imprimerie de l’autre. L’exposition repose sur la production de son propre catalogue. D’un côté, la partie fabrication : la machine offset, des tables lumineuses, des films et divers
outils utilisés pour l’impression ; de l’autre, des chariots comportant des piles de feuilles imprimées qui, une fois assemblées, constitueront le catalogue, lequel décrit le processus dans son
ensemble : des photographies relatant le voyage à Cluj, le parcours jusqu'à l’ancienne synagogue, et l’impression des images. Le titre de l’installation, CMYK/RGB, fait référence au principe de
quadrichromie utilisé dans l’imprimerie (en français : CMJN - Cyan, Magenta, Jaune, Noir) et à celui de la trichromie utilisé pour les images vidéo (en français : RVB - Rouge, Vert, Bleu). Dans la
rue, Starling a accroché des fanions et des ampoules colorées, faisant alterner le rouge, le vert et le bleu, couleurs de la vidéo, qui font référence aux guirlandes aux couleurs du drapeau roumain
- rouge jaune et bleu - (drapeau très présent en Transylvanie, où subsistent de fortes tensions entre communauté hongroise et roumaine).

A travers les installations, les performances et les processus complexes qu’il met en place (dont ceux décrits ci-dessus ne sont que quelques exemples), Starling créé des hyper-liens qui mettent en
relation des espaces, des temps, des histoires et des cultures différents. Les objets sont fondus, transformés, reconstruits, de la même manière que situations et contextes sociaux, économiques ou
esthétiques se voient remodelés, déplacés ou reliés soudainement les uns aux autres. En traversant les frontières comme les époques, l’artiste impulse des mouvements et des principes de mutation
qui parviennent à reconfigurer à la fois l’appréhension de l’histoire et celle de l’expérience quotidienne.

En général, Starling se passe d’inventer de nouvelles formes ou de nouveaux objets : il créé des relations, rassemble des fragments, fait jouer entre elles des valeurs existantes, impose des
structures à des événements qui sans lui ne seraient pas nécessairement mis en relation. Ce qui pourrait néanmoins passer pour du ready-made - voir par exemple la chaise de Eames, le VTT, les
canettes de bière - est en fait du “ remade ”, du refait, du refondu, un travail d’artisan que précisément Duchamp entendait bannir - l’artiste pervertissant ainsi la valeur d’usage et la valeur
d’exposition, réduisant l’écart entre des objets dits de valeur et des objets de consommation de masse. Mais se jouant finalement aussi bien du ready-made duchampien que du mythe du savoir-faire de
l’artiste qui, en l’occurrence, ne produit rien d’autre que des répliques d’objets industriels. Sur ce dernier point, Starling ranime les positions du mouvement britannique “ Arts and Crafts ”, et
plus généralement la problématique art - industrie propre à la fin de l’époque victorienne : quand il s’agissait de saisir à quel point la révolution technologique avait transformé les modes de
fabrication et de diffusion des produits manufacturés ; de tenter de concilier l’art traditionnel et les nouvelles possibilités offertes par l’industrie. En rapprochant sa propre activité d’artiste
à celle de l’artisan, en jouant sur le statut des objets, les faisant changer de contexte ou de matériaux, les déplaçant, les métamorphosant et les recyclant, Starling rend confuses les
distinctions entre production industrielle, manufacture et métier ; il parvient aussi à questionner la légitimité des systèmes qui créent les catégories et attribuent les valeurs (économiques
autant que culturelles), l’institution muséale en tête ; en délivrant l’art de l’artistique, et les objets de leur quotidienneté, il réactive en outre l’utopie des années 50 et 60 qui voulait
considérer l’art comme une activité non séparée de la vie.

Prenant le contre-pied du principe avant-gardiste de la rupture, la démarche de Starling repose, on le voit, sur l’établissement de ponts historiques, sociaux et culturels : tout est affaire
d’échos, de renvois et de réminiscences. De la modernité, l’artiste réévalue les impacts, ralentit le temps, comprime les espaces, trouble les mécanismes et s’engouffre dans les béances afin de
créer des micro-utopies au sein de la macro-histoire, afin de s’accorder des marges de manœuvre à l’intérieur de ce qui apparaît comme un déterminisme. Il revisite les catégories inhérentes à
l’esprit moderne marqué par la rationalité unitaire et progressiste, confiant dans une vérité système. Il substitue aux grands récits totalisateurs des micro-récits qui s’appuient sur la
prolifération des réseaux de communication, sur l’aléatoire et la discontinuité afin de créer des jeux multiples et autant de nouvelles perspectives sur le réel.

Starling réorganise le monde, à sa guise, mais sans la prétention de l’artiste romantique : en privilégiant l’amateurisme, en refusant la maîtrise et la perfection, en abordant, à la manière de
Bouvard et Pécuchet, des activités extrêmement diverses et fragmentées… Et si ces processus sont inscrits, à chaque fois, dans des contextes économiques, culturels et esthétiques précis, issus de
recherches longues et laborieuses, c’est sans doute aussi pour faire apparaître la poésie du jeu, du détour ; et le temps infini de la rêverie…


nezumi dumousseau 31/01/2010 09:13


Très bien vu