Cinéma japonais 2ème coffret Télérama

Publié le 20 Mars 2012

Dans le premier coffret Télérama en  2010, on pouvait découvrir :
Les Sœurs de Gion (1936) de Kenji Mizoguchi ; Printemps tardif (1949) de Yasujiro Ozu ; Voyage à Tokyo (1953) de Yasujiro Ozu ; La Harpe de Birmanie (1956) de Kon Ichikawa ; Hara-kiri (1962) de Masaki Kobayashi ; La Source thermale d’Akitsu (1962) de Kijû Yoshida ; Les Plaisirs de la chair (1965) de Nagisa Oshima


Dans le deuxième coffret que Télérama et Carlotta Films consacrent au cinéma japonais, Ozu filme les pères. Essentiellement humiliés et offensés. Celui de Chœur de Tokyo, secrètement devenu homme-sandwich après son renvoi, est rejeté par les siens, dès qu’ils s’en aperçoivent. Celui d'Une auberge à Tokyo ne parvient pas à nourrir ses fils et termine en prison. Celui de Il était un père qui, lui, se sent responsable d’une faute, n’aura de cesse de l’expier pour mériter la fierté de son fils.

La famille est au cœur de cette société, qui l’aime autant qu’elle la hait. Les ados de Contes cruels de la jeunesse de Nagisa Oshima (1960) essaient de la nier. Sans succès. Le couple très âgé de Promesse de Kijû Yoshida fait encore mieux, pour cesser d’être une charge pour les leurs, ils ont décidé de mourir.

Deux films étonnant : le rôle de l’artiste selon Kenji Mizoguchi dans Cinq femmes autour d’Utamaro. Et le triste sort de l’être humain vu par Hiroshi Teshigahara dans La Femme des sables : un entomologiste, égaré dans un village de bord de mer, y devient une sorte d’insecte, condamné par sa geôlière à subsister au fond d’un trou que le sable envahit inexorablement.

 

Dans le détail:


Le Chœur de Tokyo - film muet de Yasujiro Ozu (1931)
Shinji Okajima travaille comme modeste commercial d'une compagnie d'assurance. Mis à la porte de la compagnie qui l'employait pour avoir pris, devant le patron, la défense d'un autre salarié injustement licencié, il se retrouve soudain sans le sou, avec une femme et trois enfants à charge. L'autorité bafouée du père vis-à-vis de ses enfants, l'indignité sociale contre laquelle il doit lutter au prix de sa fierté personnelle sont les principaux motifs de ce film, qui sauve la mise du héros par la rencontre providentielle de son professeur de gymnastique au lycée, Omura, un homme de l'ancien monde dont le héros, dans les premières séquences du film, s'était bien moqué. La crise économique et la récession mondiales, en ruinant leurs ambitions de promotion sociale, vont faire de ce type de personnage un sujet d'élection cinématographique. Avec la figure du salarié au chômage, le cinéma japonais de cette époque se confronte à la question des mutations socio-économiques de la société, à l'examen des valeurs respectivement incarnées par la tradition et la modernité.


Une auberge à Tokyo - Yasujiro Ozu (1935)
Kihachi cherche un emploi dans la banlieue industrielle de Tokyo, accompagné de ses deux jeunes enfants, sa femme étant partie. Les gardiens des usines le rembarrent à chaque fois et tous les trois finissent par loger dans une auberge grâce aux 40 sens qu'ils se sont procurés en attrapant un chien errant dans le cadre d'un programme contre la rage. Le lendemain nouvel échec dans la recherche d'un emploi.
Une auberge à Tokyo appartient au genre des films sociaux décrivant la crise économique mondiale qui touche le Japon à partir de 1929. Les parents sont souvent obligés d'en arriver à des solutions extrêmes, vol ou travail humiliant, pour subvenir à leurs besoins. Le travail est obtenu finalement par hasard et peut disparaitre à tout moment. Le désespoir peut alors s'incarner dans des détails insignifiants du quotidien dont sont privés cette famille : un bol de riz, un porte-monnaie rempli, une casquette, un cadeau, un maigre baluchon.


Il était un père - Yasujiro Ozu (1942)
Dans un contexte de guerre, Ozu évite de tourner un film de propagande en réalisant une œuvre très épurée, très morale. Ses souvenirs d'enfant séparé de son père, puis obligé d'exercer le métier d'instituteur dans un village affleurent.
Un modeste enseignant dans une ville de province est veuf et père d'un garçonnet dont l'éducation lui tient plus que tout à cœur. Lors d'un voyage scolaire à Tokyo, un écolier se noie. L'enseignant, s'estimant moralement responsable de cette catastrophe, présente sa démission, et part s'installer avec son fils dans sa ville natale, où son propre père avait vendu sa maison pour lui payer ses études. Puis il place son fils dans un internat pour pouvoir partir et trouver du travail à Tokyo. Le père et l'enfant forment souvent le projet de vivre à nouveau ensemble, mais cet espoir ne se réalisera jamais, sauf la dernière semaine de la vie du père.


Cinq femmes autour d'Utamaro - Kenji Mizoguchi (1946)
Cinq femmes autour d'Utamaro est une biographie du peintre et graveur Utamaro Kitagawa (1753-1806), et de Naniwaya Okita , servante dans une maison de thé, qui fut l'un des modèles préférés du peintre.
Autour d'Utamaro gravitent cinq femmes : Okita, la geisha dont il a été amoureux, Takasode, la femme sur laquelle il réalise le dessin, Oran, celle qui pêchait nue des poissons, Yokie la fille de l'artiste officiel dont il se sent responsable de la chute et Oshin la robuste geisha qui finira par épouser son assistant. Ces femmes vont aussi avoir des relations avec d'autres hommes et parfois se livrent un combat mortel pour les conquérir.
Pour Utamaro comme pour Mizoguchi, la beauté de la femme représente à la fois le contenu ultime de l'œuvre et la plus ardente stimulation à créer. La femme est au terme et à l'origine de l'œuvre. L'obsession de la femme, l'obsession de la beauté idéale et celle de la création se confondent pour l'artiste et c'est justement le caractère polyvalent de cette obsession -elle n'est jamais uniquement sexuelle ou sentimentale ou esthétique- qui sauve l'artiste de la tragédie où basculent souvent ses modèles et leurs partenaires.
Mizoguchi nous enseigne que l'Art ne peut aller sans liberté ni passion et que, pour atteindre son but, l'artiste, peintre ou cinéaste, doit se tenir prêt à subir censure et même châtiments. L'épisode qui voit Utamaro condamné à 50 jours de menottes est tout à fait véridique. Mais il ne doit jamais oublier de puiser son génie créateur à la source de son environnement immédiat et des êtres qu'il côtoie.

 

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Contes cruels de la jeunesse - Nagisa Oshima (1960)
Contes cruels de la jeunesse est tourné en 1959 dans un contexte politique houleux, celui de l’opposition de la gauche japonaise au nouveau traité de sécurité négocié avec les États-Unis et de la visite d’Eisenhower. Des émeutes éclatent et Ôshima inscrit ses films d'alors dans cette actualité brûlante sans, toutefois, la traiter de front. Contemporain d'À bout de souffle de Godard, le film, en s’intéressant à une nouvelle génération, va faire passer le cinéma mondial dans une nouvelle ère. La caméra est plus sauvage, elle suit les corps, s’immerge dans le réel comme simple témoin, flirte avec la peau et le désir. Chaque image dégage une impression d’exaltation forte.
Oshima sort dans la rue et affronte les paysages dans lesquels il inscrit son histoire, sans chercher à faire de belles images léchées du chaos urbain ou de la misère, mais bien en saisissant le monde brutalement, nerveusement, captant au passage des lumières magnifiques, des oranges, des jaunes, des verts. Oshima opte pour un rythme vif, brutal, sans apitoiement pour qui que ce soit. Le désespoir, l’incommunicabilité et le nihilisme ne prennent pas la forme de longues poses statiques et langoureuses dans des plans cadrés au millimètre

 

 

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La Femme des sables - Hiroshi Teshigahara (1964)
Un homme marche dans le désert. Il observe les insectes, les photographie, les ramasse. S'étant arrêté pour se reposer, il est accosté par trois villageois qui lui proposent de passer la nuit dans leur village. L'homme est escorté jusqu'à une maison en contrebas. L’homme descend par une échelle de corde. Au fond de la fosse, une femme l'accueille et lui offre repas et couche. Pendant la nuit, la femme sort et ramasse le sable qui s'écoule des parois de sa maison. Elle en remplit des bidons qui sont remontés par les villageois. Au petit matin, l'échelle de corde a disparu et l'homme se rend compte qu'il a été fait prisonnier.
La Femme des sables, à travers le destin extrême d’un homme emprisonné, est un pur itinéraire mental qui va conduire cet homme à trouver la liberté intérieure, à accepter un destin immuable. Le début du film nous plonge dans des vues abstraites de paperasseries, tampons et empreintes digitales. Autant de signes d’une société étouffante dans laquelle le héros ne trouve plus sa place, grain de sable dans l’immensité de l’humanité.
Tout un univers mental se dessine ainsi sous nos yeux. On sent dans l’œuvre du réalisateur une volonté, et surtout une capacité, à décrire et à modeler son environnement. Mélange de concret et d’irréel, le film brouille les frontières entre rêve et réalité et emmène le spectateur dans des contrée peu souvent explorées au cinéma, celle de l’esprit et de l’âme.

 

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Le Lac des femmes - Kijû Yoshida (1966)
La belle Miyako appartient à la classe aisée, grâce à son mari, un homme important. Elle rencontre un amant pour partager des moments d’amour où enfin, elle peut dévoiler son corps en liberté. Un soir, celui-ci demande à la photographier nue. Elle accepte, mais les négatifs lui sont dérobés. Soumise au chantage d’un inconnu, Miyako n’a alors d’autre choix pour les récupérer que d’obtempérer, et prend le train pour Katayamazu Onsen.
Le personnage de l’inconnu est tout de suite perçu comme une menace par le couple adultère. Sans rien savoir, ils lui collent toutes leurs pires craintes. Un homme malhonnête et pervers, qui cherche à gagner de l’argent. Au final, rien du tout. L’inconnu est le seul personnage du film a être totalement libre, à suivre ses sentiments jusqu’au bout. Ce maître chanteur n’est qu’un professeur de collège, homme amoureux d’une image, qui souhaitait établir un réel rapport humain avec la femme de cette image.


Promesse - Kijû Yoshida (1986)
Dans la nouvelle ville de Tama, à la périphérie de Tokyo, vit la famille Morimoto. Un matin, on découvre la vieille Tatsu morte, avec des traces de congestion. La police arrive, menée par l'inspecteur Tagami. La mort ne semble pas complétement naturelle et Ryosaku, le mari de Tatsu, commence par déclarer que l'assassin est sa belle-Fille, Ritsuko. Mais, le soir, revenant sur cette déclaration, il affirme que c'est lui qui a étranglé sa femme.
Ce qui frappe dans ce film, c’est la crudité avec laquelle Yoshida aborde la question du vieillissement et de la sénilité. Il ne s’agit en aucun cas de complaisance malsaine mais d’une frontalité qui ne recule pas devant la nudité d’un corps flétri par le temps et d’où se dégage une intensité dramatique assez impressionnante.
Au-delà de la description « clinique » de la fin d’une vieille femme et de la question de l’euthanasie, le cinéaste dresse un état des lieux pessimiste de la cellule familiale japonaise en confrontant trois générations différentes sous un même toit.

Rédigé par nezumi dumousseau

Publié dans #Japon

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