Yasukuni, le film, partiellement censuré au Japn

Publié le 14 Avril 2008

Le réalisateur chinois Li Ying, qui réside actuellement à Tokyo, a effectué une entrée remarquée dans les festivals cinématographiques internationaux, avec son dernier film, qui relève le périlleux défi d'aborder un thème sujet à nombreuses polémiques, la controverse qui entoure le Sanctuaire de Yasukuni, et le relent de nationalisme au Japon. Son œuvre, sobrement intitulée Yasukuni, a bénéficié de critiques dithyrambiques et de nombreuses louanges à la suite de sa projection dans de nombreux festivals cinématographiques internationaux, comme par exemple celui de Pusan en 2007 (Corée du Sud), ou du célèbre festival du cinéma indépendant, Sundance (Etats-Unis). 

« Mon intention avec ce film est d'amener les citoyens de divers pays à contempler leur histoire, et de les encourager à accorder une nouvelle lecture à l'héritage guerrier du Japon, qui a été occulté depuis de nombreuses années »

Le film Yasukuni y a fait forte impression. Par son sujet, d'abord, la façon dont le Japon gère son héritage militariste suscite fascination et répulsion dans la région, et par la personnalité de son auteur. Li Ying, 44 ans, est chinois, mais il vit au Japon depuis 1989. Réalisateur à la télévision chinoise, il a quitté son pays faute de pouvoir traiter les sujets qui l'intéressaient. Arrivé au Japon, il a fait la plonge dans les restaurants et d'autres petits boulots, le temps d'apprendre le japonais.

Dans un cinéma asiatique qui ignore de plus en plus les frontières, Li Ying a réussi à trouver sa place : Yasukuni est une coproduction sino-japonaise. C'est son quatrième long métrage mais il l'a commencé au début de sa carrière nippone, en 1997. Depuis, il affirme s'être rendu au sanctuaire une fois par semaine. Il a raconté au quotidien Asahi que cette assiduité avait attiré l'attention malveillante des autorités de Yasukuni, qui ont fait plusieurs tentatives pour lui confisquer caméra et pellicule.

Mais sa persévérance a été payante, son film a l'épaisseur des années qui passent. Li Ying a choisi pour fil conducteur le personnage de Naoji Karyia, le dernier forgeron du sanctuaire. On voit ce vieillard de 90 ans forger un sabre comme il l'a fait pendant des décennies, contribuant à équiper les officiers des armées d'occupation japonaise dans toute l'Asie.

En une séquence qui est probablement la plus intense du film, Li Ying tente d'arracher au forgeron une réaction en montrant une "une" de journal japonais de 1937 qui célèbre un concours à qui coupera le premier cent têtes de Chinois, organisé entre deux officiers stationnés à Nankin. Le vieillard refuse avec obstination de se prononcer.

Les séquences passées dans l'intimité du forgeron alternent avec celles saisies aux abords du sanctuaire. S'y croisent et s'y heurtent les anciens combattants et leurs épigones nationalistes d'une part, les antimilitaristes, les pacifistes et les enfants des malgré-nous de Yasukuni. Venus de Taïwan ou d'Okinawa, ces descendants de recrues de l'armée impériale font valoir aux responsables du sanctuaire que leurs pères ou grands-pères ont été engagés de force et demandent à ce que leurs mânes soient sorties de la liste des héros célébrés à Yasukuni.

Au long de ces deux heures on voit aussi un Américain en goguette venu apporter son soutien au premier ministre Koizumi (mais les militants nationalistes japonais le chassent sans ménagement) et un jeune pacifiste japonais pris en chasse par un groupe d'extrême droite qui l'accuse d'être chinois. Depuis sa première à Pusan, Yasukuni a été projeté dans les festivals de Hong-Kong et Berlin. Pour l'instant, sa sortie en France n'est pas programmée.

Au Japon l'appel à la censure et au boycott lancé par des députés du parti libéral démocrate comme Tomomi Inada suite à la sortie du film relança la polémique autour de l'utilisation du sanctuaire par les factions d'extrême-droite.  Suite à ces pressions politiques, seuls une dizaine de cinémas mettront le film à l'affiche et aucun à Tokyo.  Invoquant des "raisons de sécurité", cinq salles de cinéma à Tokyo et à Osaka ont renoncé à diffuser le film Yasukuni,   D'autres salles à travers le Japon ont annoncé qu'elles ne projetteraient pas le film. Toutes craignent d'être la cible de manifestations des groupuscules d'extrême droite, dont la plupart sont liés à la pègre. La presse était unanime, mercredi 2 avril, à s'inquiéter de cette entrave à la liberté d'expression. Vociférant des imprécations depuis leurs camions noirs équipés de puissants haut-parleurs et hérissés de drapeaux, ces groupuscules bombardent les salles de décibels. Au nom de la liberté d'expression, la police n'intervient guère. Après d'autres affaires récentes de restriction de la liberté d'expression, le retrait de l'affiche de Yasukuni, considéré par la droite comme "antijaponais", constitue une nouvelle atteinte à l'une des libertés démocratiques fondamentales.

Le ministre de la culture, Kisaburo Tokai, a regretté que "des pressions et des harcèlements aient conduit à cette situation". Parmi les médias, même le quotidien de centre-droit Yomiuri (13 millions d'exemplaires) appelle dans un éditorial au respect de la liberté d'expression, faisant valoir que la question du financement public est à débattre indépendamment de la projection du film.

"Après la projection à la Diète, tout a changé. Les politiciens ont fait toutes sortes de pressions, affirme Li Ying. Il est déplorable de voir que beaucoup de débats ne concernent pas le contenu du film. Pour moi, c'est inimaginable qu'on ne puisse le projeter. Cela révèle quel degré de conservatisme il peut y avoir au Japon et pose des questions sur la manière dont la société japonaise se positionne vis-à-vis de la Chine, de l'Asie, du reste du monde. Mon but désormais est de pouvoir communiquer avec les Japonais, qu'ils voient ce film par tous les moyens possibles, pour pouvoir y réfléchir et en débattre."

Rédigé par nezumi dumousseau

Publié dans #Japon

Repost 0
Commenter cet article

clovis simard 28/03/2013 14:13

LA MATRICE:HUMAINS,MACHINES et MATHÉMATIQUES(fermaton.over-blog.com)