Publié le 31 Janvier 2015

Adam et Eve forment un couple de vampires cultivés et fragiles. Leur idylle dure depuis plusieurs siècles. Dans le port marocain de Tanger, Eve compte sur Christopher Marlowe, le concurrent malheureux de Shakespeare, pour l'approvisionner en poches de sang sain. De loin, elle reste en contact avec son compagnon Adam, qui vit à Detroit. Après avoir vécu plusieurs siècles et influencé les carrières de nombreux musiciens et scientifiques connus, Adam est devenu un musicien reclus. Il passe ses journées à enregistrer des albums avec un équipement démodé et à se lamenter sur l'état du monde actuel tout en boudant dans une maison délabrée dans un quartier déserté de Detroit. Il est devenu convaincu que l'humanité est condamnée et se réfère sans cesse aux hommes comme des "zombies".

Adam vit reclus au milieu de ses guitares de collection. Il ne croit plus à un monde qui n'aurait plus rien à offrir. Ses meilleurs fruits ont déjà été cueillis il y a longtemps, citant, dans le désordre, le rock pionnier d’Eddie Cochran, les peintures de Basquiat, le théâtre de Christopher Marlowe, autant de fétiches révérés, exhibés comme des vestiges d’une civilisation disparue.

Eve a passé ces dernières années à vivre à Tanger où elle achète son approvisionnement en sang à un autre vampire, Christopher Marlowe. Craignant pour la vie d'Adam, elle s'envole pour Detroit. La jeune sœur d'Eve, vampire elle aussi, une éternelle adolescente, incontrôlable, qui préfère encore s'abreuver à la source, Ava, arrive de Los Angeles et brise l'isolement idyllique du couple. Après être sorti un soir, dans un club local, Ava tue Ian, le vidant de son sang, et se fait chasser de la maison d'Adam.

Adam et Eve se débarrassent du corps de Ian dans une usine abandonnée. L'attitude impulsive d'Ava, ainsi qu'un nombre grandissant de fans d'Adam venant sonner chez lui, oblige le couple à revenir en hâte à Tanger. Étant en manque de sang, ils découvrent que leur ami de longue date et mentor Marlowe est tombé malade en raison d'un lot de sang contaminé. Après avoir révélé qu'il a secrètement écrit la plupart des pièces de Shakespeare, il meurt.

Jarmusch corrige l'image habituelle des vampires, gores et incultes, en leur redonnant un cachet policé, littéraire et scientifique. Ils ont croisé et souvent aidé Shakespeare, Byron, Schubert, Tesla ou Einstein. Ils sont tellement civilisés qu'ils se fournissent en hémoglobine dans les stocks hospitaliers. En principe, ils sont immortels, mais on apprend qu'ils peuvent aussi mourir, par un approvisionnement de mauvaise qualité, ou par un suicide avec une balle en bois, renouvellant là le mythe de l'épieu dans le corps. Conformément à la tradition, ils ne peuvent exister que la nuit. Le film propose d' envoûtantes balades nocturnes des deux héros dans Tanger et Detroit, ville fantôme, qui célèbrent aussi la transformation inéluctable des choses, et disent la beauté des ruines, viviers de nouveauté en sommeil.

Mais quand on a de nombreuses vies derrière soi, et l'éternité à venir comment échapper au désenchantement. Jarmusch se posait déjà la question dans Broken Flowers. L' antidote au désenchantement, c'est l'idéal du couple qui peut regarder passer les époques à deux, depuis le balcon de leur bizarrerie. Le grand amour selon Jim Jarmush, possiblement vécu à distance, est anticonformiste. Il peut et doit se régénérer par l'accident, la transgression. De façon tout à fait inattendue, ce film humoristiquement dépressif se termine sur une folle remontée du désir. Comme dans Detroit sinistré, où peu à peu la nature reprend ses droits, et où une végétation luxuriante transperce le bitume, un manque soudain provoque pour le couple réuni un instinct de survie salutaire.

Only Lovers Left Alive, les Vampires philosophes

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Rédigé par nezumi dumousseau

Publié dans #cinéma

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Publié le 28 Janvier 2015

Film poignant et vigoureux sur les migrants africains.

Le film débute par des plans de migrants dans le désert algérien qui s'aperçoivent que l'un d'entre eux est une femme. Des policiers algériens débarquent, les migrants s'enfuient, la femme est violée. Un migrant camerounais, Léonard, rebrousse chemin, la secourt. C'est le début d'une histoire d'espoir, du nom de cette Nigériane : Hope. C'est le début d'une histoire que l'on qualifierait d'amour si la dureté ne prenait le dessus. En situation de survie, même pour Léonard, le chacun pour soi prime sur les valeurs.

D'abord méfiant et embarrassé, le jeune homme tombe peu à peu amoureux. Le film suit le couple jusqu'aux portes de l'Europe, cette terre promise, ce mirage pour lequel on accepte de tout endurer, le viol et la prostitution, la faim, l'épuisement et la peur. Du désert aux côtes marocaines, leur odyssée dresse la carte d'un monde radicalement hostile, balisé par des ghettos mafieux, peuplés de passeurs sans scrupules.

Boris Lojkine, qui vient du documentaire, décrit cette errance comme personne ne l'a encore fait sur ce sujet, avec une certaine froideur anthropologique, dans toute la cruauté des règles du voyage clandestin : dans chaque ville, des maisons délabrées ou des appartements servent de ghettos-refuges par origine nationale, sous le pouvoir de pasteurs exploiteurs faisant la pluie et le beau temps des êtres et des âmes. Et partout, le mépris, les contrôles, les razzias. Et pour Hope, la prostitution comme unique destin.

Tout en retenue, Endurance Newton et Justin Wang sont remarquables. Elle est secrète, à la fois forte et vulnérable, il est doux, perdu, profondément touchant. Dans leur parcours intime et géographique, de la survie à l’amour, de la peur au sacrifice, ces émouvants amants de fortune portent le film de bout en bout. Ils sont tous deux, comme le reste du casting, des comédiens non-professionnels, ayant un peu vécu le même genre d’épreuves que leurs personnages.

Tourné au Maroc sur les lieux de ce qu'il décrit, avec des acteurs recrutés sur le tas et jouant le plus souvent en se l'appropriant leur propre rôle, profitant d'une mise en scène sans fioritures mais s'aventurant parfois dans le rythme, les gros plans et les lumières du film d'action, maniant habilement les ellipses et sans voyeurisme sur la violence à l'œuvre, Hope réussit cette délicate alchimie de ne pas sombrer dans le pathos ou le misérabilisme tout en éveillant les consciences.

Boris Lojkine est un réalisateur français né en 1969. Ancien élève de l'École normale supérieure, il a enseigné la philosophie à l’université d’Aix-en-Provence avant d'entreprendre la réalisation de documentaires inspirés par son séjour au Viêt-nam. Dans Ceux qui restent, en 2001, puis Les Âmes errantes, en 2005, il s’intéressait aux souffrances du peuple vietnamien, encore profondément marqué par la guerre. D’un genre à l’autre, de l’Asie à l’Afrique, il garde avec Hope la même force d’évocation, le même désir de vérité, le même regard sensible et acéré.

Hope de Boris Lojkine

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Rédigé par nezumi dumousseau

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Publié le 20 Janvier 2015

Malachi Farrell plasticien contemporain irlandais né en 1970 à Dublin, vit et travaille en région parisienne, à Malakoff. Il est arrivé en France en 1972 lorsque ses parents on décidé de quitter l'Irlande pour s'installer à Paris.

Il utilise en effet le son, la lumière, la chorégraphie de machines et d'objets articulés par des circuits électroniques complexes dont il dessine lui-même les plans. Dans ces mises en scène mêlant bricolage et technologies de pointe, Malachi Farrell raconte des fables contemporaines empreintes d'une forte charge sociale et émotionnelle, où le spectateur, continuellement mis en danger, est amené à prendre conscience du devoir d'engagement face à une société qu'il considère trop souvent brutale. Il compose avec l'humour, utilisant la satire et la caricature, il peut donc en ce sens se rattacher à Daumier ou à Beckett, son art est avant tout politique et dénonciateur.

Il œuvre à des chorégraphies électro-mécaniques, celles conditionnant notre environnement, en prenant en compte un vocabulaire issu de la culture punk et industrielle, soupe dans laquelle l'artiste est tombé lorsqu'il était petit. Ses dispositifs débordent parfois vers un genre et un esprit proche du théâtre (de rue). De même, les situations qu'il met en place ouvrent le point de vue sur une culture qu'il a pu se constituer en partageant une mixité d'origines (il partage la culture française et irlandaise).

Malachi Farrell crée des machines animées dotées de circuits électroniques combinant la précision des technologies de pointe et l’ingéniosité du système D. Avec elles, ils composent des mises en scène spectaculaires qui plongent le visiteur dans un tohu-bohu de sons et d’images plein d’émotions. Associant de façon inattendue les procédés du divertissement populaire à un discours critique sur la violence des sociétés ou le pouvoir des médias, il renouvelle la position de l’artiste engagé, rappelant à la fois la féerie des sculptures de Tinguely et le burlesque d’un Charlie Chaplin. Ses installations associent éléments recyclés, détournés, fabriqués, au son et à la lumière. Placé au cœur de fables contemporaines, le spectateur est amené à prendre conscience du devoir de s’engager personnellement face à la brutalité du monde. Il utilise régulièrement les musiques de son frère Docteur L.

Malachi Farrell, agitateur irlandais

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Rédigé par nezumi dumousseau

Publié dans #art contemporain, #art conceptuel

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