Publié le 4 Octobre 2012

Une excellente approche de l'art contemporain conceptuel se situe au Centre Georges-Pompidou : Bertrand Lavier, depuis 1969 , exposition personnelle rétrospective de l'artiste, du 26 septembre 2012 au 7 janvier 2013.

Bertrand Lavier a bâti une œuvre qui, au gré de divers chantiers ouverts mais jamais fermés, invite son public à abandonner ses certitudes. La rétrospective est organisée thématiquement et non chronologiquement. Elle propose, en une cinquantaine d'œuvres, un parcours qui met en évidence une réflexion profonde sur la nature de l'œuvre d'art, une exposition qui sollicite à parts égales l'œil et l'esprit. Le parcours est organisé en 6 modules thématiques.

 

Module 1 « 1+1 »

« 1+1 » est la transposition artistique directe de la greffe horticole:

Parmi les œuvres les plus célèbres de Bertrand Lavier, Brandt/Haffner, (1984) superposition d'un réfrigérateur et d'un coffre-fort est la première d'une série qui, grâce à la simplicité de son principe, a marqué l'art contemporain. En ayant recours à des objets issus du commerce qu'il n'a pas modifiés, l'artiste prend acte du caractère presque banal du readymade de Marcel Duchamp.

Toutefois, si Duchamp choisissait ses objets en fonction d'une réaction d'indifférence visuelle, ce n'est pas le cas chez Lavier qui a eu l'idée de créer cette sculpture en voyant un vieux coffre-fort dans sa cave. La recherche esthétique n'est donc pas absente de sa démarche. Le coffre-fort a été choisi comme socle approprié pour exposer le réfrigérateur Brandt.

Image:Lavier9848.JPG

Module 2, « Des Choses et des Mots  »

Le décalage entre les choses et les mots qui les désignent est une préoccupation centrale dans l'œuvre de l'artiste. Certaines pièces révèlent la singularité des choses qui les rend irréductibles au langage, y compris lorsqu'elles sont produites en série.

Les peintures du chantier commencé en 1974 avec Rouge géranium par Duco et Ripolin sont une démonstration simple et efficace de la différence de nuance entre deux coloris qui portent pourtant un nom identique. Lavier pointe le fait que ces deux fabricants, Duco et Ripolin, se sont évertués à trouver une dénomination qui leur semblait singulière, ou identitaire, alors qu’elle désigne deux réalités différentes.

Pour Lavier, les couleurs industrielles sont des readymades avec lesquels on peut renouer avec la beauté. Il en résulte ici un tableau qui a l'élégance des monochromes les plus minimalistes et l'humour des œuvres pop.

lavier62.jpg
Mandarine par Duco et Ripolin, 1994

Module 3, « Après le Readymade  : La Forme, L'Émotion »

Le readymade, lorsqu'il a été inventé par Marcel Duchamp, avait pour fonction d'attirer l'attention sur la composante conceptuelle de l'art. Près d'un siècle d'existence plus tard, il peut être réinvesti de questions esthétiques et d'émotion. Certaines œuvres de Bertrand Lavier opèrent cette évolution radicale du readymade.

De même que Brandt/Haffner, La Bocca/Bosch est une sculpture constituée de deux objets superposés, celui de dessous étant le socle de l'autre. À cette différence près, qu'ici, l'objet de dessus est une œuvre d'art avant que d'être placée par Lavier sur un congélateur.

'La Bocca est un canapé créé en 1971 par l'agence de design italienne Studio 65 en hommage à la bouche sexy de Marilyn Monroe, et aujourd'hui un objet marquant de l'histoire du design en même temps qu'un meuble réédité et commercialisé.

lavier64.jpg
La Bocca/Bosch, 2005

Module 4, « Nouvelles Impressions d'Afrique  »

Au cœur du dispositif, cette zone constitue une exposition dans l'exposition : elle présente un ensemble d'objets soclés comme dans un musée ethnographique. Un canoë Kayak, un skateboard y côtoient des statuettes d'inspiration africaine, interrogeant les dispositifs de valorisation des objets.


À l'occasion d'une exposition collective à Johannesburg en 1995, Bertand Lavier crée de nouvelles œuvres à partir d'objets quotidiens qu'il fait socler, leur procurant un statut d'œuvre unique qu'ils n'ont pas a priori. Comme les autres objets choisis au sein de ce chantier, le skateboard intitulé Chuck McTruck, du nom de sa marque bon marché, acheté d'occasion par l'artiste, ne présente aucun intérêt particulier. Ce point de vue interroge le statut des objets que l'on contemple dans les musées ethnographiques, Ces objets sont présentés non pour des qualités exceptionnelles mais tout simplement parce que ce sont les rares qui nous sont parvenus. Ce n'est que par hasard qu'ils représentent la civilisation dont ils sont issus, et grâce au dispositif de soclage.

Lavier soustrait le skateboard Chuck McTruck à son usage courant et le transmet par avance à des collectionneurs potentiels. Il laisse ainsi penser que l'objet pourrait un jour représenter la civilisation de la fin du 20e siècle dans un musée consacré à la culture occidentale. L'objet est prêt à être découvert par des archéologues du futur.

lavier991.jpg
Chuck McTruck, 1995

Module 5, « La Photo sans la Photo »

La photographie, en tant que cadrage, est chez Bertrand Lavier un modèle pour comprendre le réel. C'est pourquoi certaines œuvres peuvent être qualifiées de photographiques même si elles ne sont pas à proprement parler des photographies. Elles découpent le réel pour mieux le faire voir.

Les curieux objets que sont les Photo-reliefs permettent de comprendre l'attachement de Bertrand Lavier à la photographie. S'ils ne sont pas immédiatement reconnaissables et si leur découpage semble obéir à une logique externe c'est parce que l'artiste les a confectionnés selon un protocole précis, en plusieurs étapes.

Après avoir photographié le détail d'une structure métallique évoquant les débuts de l'architecture moderne et de la tour Eiffel, contemporains de la popularisation de la photographie, il fait ensuite scier cette structure d'après le cadrage du cliché. C'est-à-dire que le hors-champ de la photographie a été supprimé, transportant l'objet dans un nouveau contexte.

lavier992.jpg
Photo Relief, 1989

Module 6, « l'art de la transposition »

L'une des principales caractéristiques de l'œuvre de Bertrand Lavier est la transposition d'un même motif d'un médium à un autre, de la peinture à la sculpture ou au cinéma, de la photo à la mosaïque ou à la tapisserie. Ce faisant, il remet en cause le credo moderniste de la pureté des pratiques qui a animé l'art du 20e siècle.

En 1984, Bertrand Lavier commence un autre chantier majeur, les Walt Disney Productions. Le projet a pour point de départ une histoire parue dans le Journal de Mickey où la célèbre souris visite un musée d'art moderne. Les œuvres qui y sont reproduites, de manière caricaturale, sont des peintures abstraites et des sculptures biomorphiques ressemblant à celles de Jean Arp. Lavier s'approprie ces œuvres accrochées dans le musée imaginaire de la bande dessinée : il les copie en les agrandissant pour en faire de véritables toiles abstraites à l'échelle humaine.

Ainsi, les œuvres de fiction présentées dans le Journal de Mickey, dont les auteurs de la BD ont sans doute vu les originaux dans un musée d'art moderne, inspirent-elles à leur tour des œuvres que l'on retrouve au musée. Cette boucle entre fiction et réalité invite avec humour à s'interroger sur la représentation de l'art moderne au sein de la société.

Image:Lavierz998.JPG
Walt Disney Productions, 1998

 


Voir aussi l'artiste sur Overblog http://artiste-bertrand-lavier.over-blog.com/

Voir les commentaires

Rédigé par nezumi dumousseau

Publié dans #art contemporain

Repost 0