Le Client d' Asghar Farhadi

Publié le 29 Novembre 2016

Cultivés et progressistes, Emad et Rana ont tout du couple urbain et moderne épanoui. Des lézardes apparaissent dans leur appartement, provoquées par un chantier voisin agressif. En plus de la symbolique de ces lézardes, qui peuvent figurer les entraves à la modernité imposées par le régime iranien, elles les force à déménager au pied levé, et à investir sans délai un appartement mystérieusement abandonné par une inconnue.

Ce changement rapide va occasionner le drame, lorsque par inadvertance la jeune femme, un soir où elle est seule, laisse entrer chez elle un inconnu, le prenant pour un proche. Que se passe-t-il exactement hors champ ? Le scénario veille à ne jamais le dévoiler, laissant constamment planer le doute quant à la nature exacte de l’outrage et, par conséquent, la sévérité du châtiment que mérite l’intrus, qui reste à identifier. Le mari, ne faisant pas confiance à la Police, tour à tour effondré, compatissant, opiniâtre et vengeur va s'employer à le démasquer et à laver l'affront.

Emad, professeur de lettres et acteur de théâtre recherche l’individu qui a agressé sa femme dans le but peu reluisant de l’humilier et de se venger. Comme il l’expliquait à ses élèves, “un homme peut se transformer en bête progressivement”. Avec un scénario épousant plusieurs virages, le réalisateur brouille les frontières du bien et du mal, dévoiler que la réalité est souvent plus épaisse, complexe et opaque que les apparences. Dans le film, les rapports hommes-femmes restent dominés par un machisme puritain en République Islamique d’Iran, y compris au sein de la bourgeoisie éclairée et cultivée.

Tourmenté à divers égards, le scénario ressasse la notion d’«humiliation», suggérant le poids du regard extérieur, famille, amis, voisins, et une épouvantable inversion des torts qui tendrait, en définitive, à introduire une sensation de culpabilité chez la victime.

Emad répète une pièce de théâtre, et ces répétitions sont montrées à intervalles réguliers. Dans une mise en abyme subtile, la pièce répétée est La Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller. « Le Téhéran d’aujourd’hui est très proche de New York, tel qu’Arthur Miller le décrit au début de la pièce. Une ville qui change de visage à une allure délirante, qui détruit tout ce qui est ancien, les vergers et les jardins, pour le remplacer par des tours. C’est précisément dans cet environnement que vit le commis voyageur », déclare le cinéaste.

Asghar Farhadi joue en permanence avec la censure, en distillant des notations sur le quotidien iranien qui donne une image très critique, mensonge, dissimulation, magouilles y sont monnaie courante. Évoquant le délabrement de Téhéran, un des protagonistes suggère qu’il faudrait «tout raser et tout reconstruire».

Oscillant entre le mélodrame et l’enquête criminelle, Le Client est un fascinant jeu de piste qui révéle la personnalité contrastée des protagonistes. Asghar Farhadi se montre scénariste et dialoguiste hors pair, apte à saisir l’ambivalence des sentiments et la dualité des protagonistes. Le dispositif est d’une redoutable efficacité et confirme le moralisme humaniste d’un auteur de premier plan dans le cinéma contemporain.

Le Client  d' Asghar Farhadi

Rédigé par nezumi dumousseau

Publié dans #cinéma

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