Jacques Rivette, un grand cinéaste

Publié le 31 Janvier 2016

Avant-dernier vivant des grands cinéastes ayant marqué le cinéma français dans les années 1960, avec les Cahiers du Cinéma et la Nouvelle Vague (seul Jean-Luc Godard est encore en vie), Jacques Rivette est mort le vendredi 29 janvier, à l’âge de 87 ans, et le mystère qu’il emporte dans sa tombe est aussi vaste que celui qui continue de nimber sa filmographie.

Né à Rouen, le 1er mars 1928, Jacques Rivette aborde le cinéma par le biais de la cinéphilie et de la critique, comme la plupart des futurs réalisateurs de la Nouvelle Vague.
Il croise régulièrement François Truffaut, Jean-Luc Godard et Eric Rohmer à la Cinémathèque. Il fonde La Gazette du cinéma en 1950 avec Eric Rohmer.
Critique aux Cahiers du cinéma à partir de 1952, rédacteur en chef de la revue de 1963 à 1965, Jacques Rivette laisse aussi de grands textes critiques et, plus largement, un héritage qui reste déterminant dans l’appréhension de la modernité cinématographique.

Son rapport au monde, et au cinéma, se forge ainsi sous le signe de la perte de l’innocence, comme en témoigne son texte le plus célèbre, De l’abjection (publié en 1961 dans Les Cahiers du cinéma), où il esquisse une éthique de l’artiste moderne, dont le regard a été à jamais altéré par l’horreur, et dans laquelle la question de la représentation des camps constitue évidemment le point critique. Sur un ton volontairement polémique, Rivette attaque le travelling opéré par Gillo Pontecorvo dans Kapo, au moment du suicide de la déportée qu’interprète Emmanuelle Riva : « L’homme qui décide à ce moment de faire un travelling avant pour recadrer le cadavre en contre-plongée, en prenant soin d’inscrire exactement la main levée dans un angle de son cadrage final, cet homme n’a droit qu’au plus profond mépris. » Poursuivant la réflexion sur la mise en scène entamée par Luc Moullet (« la morale est affaire de travelling ») et Jean-Luc Godard (« les travellings sont affaire de morale »), il oppose à l’« abjection », ainsi disqualifiée, la justesse du point de vue de l’auteur, qui est aussi un rapport au monde.

Dans La Gazette du cinéma, Rivette pose les fondements de la politique des auteurs, et du « hitchkoco-hawksisme », doctrine qui visait à établir une égalité de statut entre, d’un côté, Alfred Hitchcock et Howard Hawks, à une époque où ils étaient considérés comme des faiseurs à la solde des studios, et Balzac de l’autre.

Fer de lance de la Nouvelle Vague, Jacques Rivette en a donné le coup d’envoi, en 1956, quand son court-métrage Le Coup du berger, tourné en 35 mm dans l’appartement de Claude Chabrol, est sorti en salles. Tout au long du demi-siècle qui a suivi, le cinéaste est resté fidèle à l’esprit de liberté qui caractérisa ce mouvement, et qui se traduisait chez lui par une quête incessante du dérèglement. Sur ses tournages en particulier, il distillait une forme de désordre, d’inconfort, poussant ses acteurs à improviser, invitant tous ses collaborateurs à entrer dans la danse, espérant ainsi provoquer l’accident, actionner la magie du hasard.

Aux Cahiers du cinéma, la sûreté de son jugement, la rigueur de son écriture inspirent le respect. « J’avais la réputation d’être le Saint-Just de l’époque », concède-t-il à Serge Daney, dans le documentaire Jacques Rivette, le veilleur, de Claire Denis (réalisé dans le cadre de la série « Cinéastes de notre temps »). Désireux de faire basculer la revue dans la modernité, il se heurte, à partir de 1962, à Eric Rohmer, le rédacteur en chef, mettant en question sa « fascination » (et celle de toute une partie de la rédaction) pour la beauté du cinéma classique américain, appelant au contraire les critiques à se placer dans un rapport de « compréhension ».

Rivette, qui veut ouvrir les pages à la modernité européenne et aux nouveaux cinémas qui émergent dans le monde entier, ainsi qu’à d’autres disciplines artistiques et intellectuelles, prend le pouvoir à l’issue d’un « putsch ». Il imprime à la revue un virage théorique qui va la structurer en profondeur, et pour longtemps – et que symbolise une série d’entretiens avec des personnalités extérieures au cinéma comme Roland Barthes, Claude Lévi-Strauss et Pierre Boulez.

Il réalise en 1958 son premier long métrage, Paris nous appartient. Comme tous les titres des films de Rivette, Paris nous appartient renvoie à une référence cachée, une phrase de Charles Péguy en l’occurrence, « Paris n’appartient à personne ». Enquête paranoïaque dont l’objet, éclaté entre les trajectoires de dizaines de personnages, se dérobe en permanence, ce film met en crise le rapport traditionnel au spectateur. Celui-ci n’arrive plus à s’identifier à ces figures « flottantes » de marginaux que sont les personnages, ni à trouver ses marques dans un Paris privé de ses repères habituels.

Son second long métrage, Suzanne Simonin, la Religieuse de Diderot (Rivette tient à ce titre, plutôt qu'au simple La Religieuse, qui a eu cours un temps), réalisé en 1966 d'après le roman de Diderot, est interdit provisoirement par la censure française. Anna Karina y interprète Suzanne, une jeune fille mise de force dans un couvent mais qui refuse de prononcer ses vœux. Bien que présenté en 1966 à Cannes, il fut interdit par le Ministère pour outrage à la morale publique, malgré l'inspiration tirée d'un roman vieux de plus de deux siècles et l’avis favorable de la commission technique.
L'interdiction est levée dès l’année suivante en 1967, mais le film sort le 26 juillet, au creux de l'été.

Avec L'Amour fou et Out 1 : Noli me tangere (film qui dure 12 heures 40 et dont une version « courte » de 3h45 a circulé sous le titre de Out 1 : Spectre), il approfondit ses recherches sur l'improvisation et le mélange entre fiction et documentaire.

Jacques Rivette n'est pas un homme de provocation, malgré le scandale causé par Suzanne Simonin, la Religieuse de Diderot. Ses films sont fondés sur l'idée que le cinéma est une expérience, voire une expérimentation. Il explore (et parfois explose) ainsi sans regret et toujours avec un plaisir évident les normes habituelles, faisant allègrement fi des codes et conventions du 7e art. C'est dans cette optique qu'il travaille également la question de la durée : le « cas » Out 1 reste, à ce titre, un exemple unique en son genre et emblématique de la démarche iconoclaste de Rivette ; démarche qui deviendra une constante dans son œuvre (la durée de ses films excèdent en effet presque toujours les 2h30 et au-delà).

La longueur, voire la lenteur des œuvres peut rebuter, mais elle est à prendre comme une expérience à part entière, voire une expérimentation (sans compter qu'elle permet au spectateur consentant de « circuler » à son aise dans le film, participant ainsi « activement » au processus de création filmique renouvelé à chaque vision du film). C'est particulièrement vrai pour le très ludique Céline et Julie vont en bateau (1974), dans lequel s'entremêlent le fantastique et le quotidien.

Rivette revient à un certain réalisme dans Le Pont du Nord (1980), avant de développer à nouveau ses thèmes favoris (le complot, le mystère, le théâtre) avec L'Amour par terre (1984) et La Bande des quatre (1988).

En 1991, Emmanuelle Béart devient La Belle Noiseuse dans le film éponyme, aux côtés de Michel Piccoli et Jane Birkin, et Sandrine Bonnaire sera Jeanne d'Arc dans le diptyque Jeanne la Pucelle (1994), composé des Batailles et des Prisons.

En 2000, Jacques Rivette réalise Va savoir, une comédie librement inspirée du Carrosse d'or de Jean Renoir, cinéaste auquel il avait consacré en 1966 un documentaire intitulé Jean Renoir, le patron.

Tels des sociétaires d'une troupe théâtrale (on pourrait presque parler d'une « Compagnie Jacques Rivette »), de nombreux comédiens se retrouvent dans plusieurs films du cinéaste : Sandrine Bonnaire et Emmanuelle Béart notamment ; la première dans Secret défense (1997), la seconde dans Histoire de Marie et Julien (2004), deux films où Rivette renoue avec sa veine sombre. Jane Birkin, Anna Karina, Laurence Cote, Nathalie Richard ou Jerzy Radziwilowicz ont également participé à plusieurs projets de Rivette.

Jean-Pierre Léaud dans Out1

Jean-Pierre Léaud dans Out1

Rédigé par nezumi dumousseau

Publié dans #cinéma

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